L’Autriche, pays "non dénazifié" ?

La plus grande prouesse de l’Autriche d’après 1945 est d’avoir réussi à faire passer Beethoven pour un Autrichien et Hitler pour un Allemand”.
Ainsi plaisantait-on volontiers sur le talent de la République alpestre à travestir la réalité pour mieux attirer le touriste. Oubliant un peu vite les camps de concentration de Mauthausen ou Ebensee …

par Florence CANARELLI

- “La plus grande prouesse de l’Autriche d’après 1945 est d’avoir réussi à faire passer Beethoven pour un Autrichien et Hitler pour un Allemand”.
Ainsi plaisantait-on volontiers sur le talent de la République alpestre à travestir la réalité pour mieux attirer le touriste. Oubliant un peu vite les camps de concentration de Mauthausen ou Ebensee …
Comme l’a constaté Cécile, “à l’emplacement du camp de concentration d’Ebensee, on a construit  un lotissement, en ne conservant à titre de souvenir, que la porte... C'est vrai que c'est assez choquant”.

Il est vrai que depuis la dernière guerre, l’Autriche s’est complû dans le rôle, si confortable, de “victime du nazisme”.
Selon la thèse longtemps en vigueur, l’Autriche, pays indépendant jusqu’en 1938, n’était en rien responsable de la catastrophe engendrée par l’Allemagne nazie. Le pays n’avait-il pas été envahi, certes pacifiquement et sous les applaudissements de la population, mais néanmoins envahi ?
Par conséquent, l’Autriche était une victime innocente.
Or, il faut savoir que cette thèse, aujourd’hui bien sûr remise en question, a été inventée … dans les rangs de la coalition anti-hitlérienne (source : Lothar Baier) : selon le scénario conçu à partir de 1943 pour l’Europe de l’après-guerre par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique, il était prévu de détacher l’Autriche de l’Allemagne, pour en faire un Etat neutre.

Après le traité d’Etat de 1955, l’Autriche était redevenue un pays non occupé, souverain, orienté vers l’Ouest et, en tant que tel, apprécié comme plaque tournante entre l’Est et l’Ouest. Personne à l’étranger ne s’est à l’époque intéressé de savoir combien d’anciens nazis siégeaient au gouvernement, y compris dans les gouvernements dirigés par les sociaux-démocrates.
 
En revanche, la ligne de front de la guerre froide traversait l’Allemagne. Le passé nazi y fut, par conséquent, en ligne de mire. Les anciens nazis occupant de hautes fonctions dans l’appareil d’Etat  ouest-allemand ne passèrent pas longtemps inaperçus, car la RDA ne manqua pas une occasion de  les stigmatiser publiquement.
Et il aura fallu l’acharnement de l’avocat français Serge Klarsfeld pour que d’anciens dirigeants SS, sévissant à Paris sous l’Occupation, mais ayant réussi à se faire parfois élire au Bundestag  après la création de la RFA, soient envoyés, avec trente ans de retard, devant les tribunaux.

Résultat, comme le constate le philosophe français André Glucksmann : “Les Allemands, pendant trois générations, ont médité leur conduite et celle de leurs proches. A la dénazification contrainte des Alliés succéda une douloureuse autodénazification qui déchira les familles et transforma les âmes. Qu’avons-nous fait ? Et nos parents ? Et nos grands-parents ? L’Autrichien moyen esquiva pareille torture mentale :  officiellement, son pays avait été  "occupé", il se proclama première victime. Coupant au sentiment  de honte éprouvé par les voisins, l’Autriche se mit en vacances d’histoire.”

Même si  l’Allemagne ne s’est pas confrontée de son plein gré à son passé nazi  (il a fallu qu’elle y soit poussée de l’extérieur ou de l’intérieur), elle a fini par le faire. Alors que l'Autriche …

Pourtant, depuis la fin des années 80, date à laquelle Kurt Waldheim fut démasqué comme un médiocre maillon du système national-socialiste ayant “accompli son devoir”, les choses ont quelque peu évolué en  Autriche.
Surtout dans la société autrichienne, où des débats ont été amorcés.

Sans ce travail préalable, il serait difficile d’expliquer ce qui pousse aujourd’hui tant de gens dans les rues à Vienne et dans d’autres villes, dans un pays peu habitué aux grèves et aux manifestations.

Mais le travail de mémoire n'est pas fini, comme l'a reconnu récemment par exemple Franz Fischler  (membre de la Commission européenne chargé de l'agriculture, du développement rural et de la pêche) :
- “La thèse des Autrichiens victimes défendue par les Alliés a fait du travail sur notre passé un exercice de refoulement dans le contexte du pragmatisme autrichien de tous les jours … C'est pourquoi nous avons une véritable obligation morale de participer à l'unification pacifique de cette Europe, de l'approfondir et de l'amplifier.”
 
 

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